jeudi 3 mai 2012

Niger & littérature


Afrique amère, peinture de Sani, 2009


J’ai la prétention d’être le seul auteur professionnel du Niger, c’est à dire quelqu’un qui tente de vivre de sa plume. La littérature nigérienne, ainsi que les autres activités artistiques, sont pratiquées par des personnes qui ont un autre métier en parallèle. J’ai été professeur de français jusqu’en 1998, et j’ai décidé d’arrêter pour me consacrer à l’écriture et diriger une compagnie de théâtre. On ne construit pas un pays sans diffuser des valeurs auxquelles tout le monde adhère. Les récents événements politiques qui ont eu lieu au Niger, à savoir un président démocratiquement élu deux fois qui décide de s’éterniser, ont été rendus possibles parce que, à un moment donné, on a réussi à faire admettre qu’un voleur pouvait se pavaner dans la rue sans raser les murs, qu’on pouvait tricher sur la place publique et s’en vanter. Si déjà la littérature permettait au Niger de laisser circuler ces valeurs sans lesquelles on ne peut avoir de société (sinon un vrai western où prévaut la loi du plus fort), on ferait un grand pas en avant. Le Niger n’est connu à l’extérieur de ses frontières que par ses sécheresses récurrentes et son coup d’état de vingt sept minutes, le plus rapide du monde. Pourtant, c’est un pays qui a des choses à dire, à partager avec le monde.

Extrait des réponses données par Alfred Dogbé au questionnaire adressé à 30 auteurs africains à l’occasion de la célébration du cinquantenaire des indépendances (Indépendance cha cha, éditions Magellan & cie, 2010).

mercredi 2 mai 2012

Le vote de Larabou - Nouvelle inédite


Saisir la force narrative d’Alfred Dogbé en « deux, trois mouvements » : Tiens, bon Bonkano ! et cette nouvelle - inédite. Le troisième mouvement, tout aussi implacable, c’est de toucher tout de suite le fond : la réalité sans le fard des discours – ici et là-bas. Propos acerbe autant que blessé sur la démocratie appliquée à l’Afrique.
Quand Larabou parvint dans la cour de l'école primaire N°1, ses appréhensions se dissipèrent. Les électeurs de son quartier, disposés en deux files, échangeaient nouvelles et plaisanteries en attendant leur tour. Douze gendarmes en tenue de combat observaient le scrutin avec une vigilance extrême. La campagne pour les élections municipales avait été émaillée d'incidents graves et brutaux. Larabou sortait de l'hôpital: fracture de la jambe droite. Trois semaines d'immobilisation parce que les militants du camp adverse avaient essayé de saper le meeting de son cousin Djigal. Depuis, les autorités, par la voix du ministre de la loi et de l’ordre, avaient prévenu :
- Aucun désordre ne sera toléré le jour du vote.
Larabou rejoignit le rang des hommes. Un jeune homme, manifestement ivre, vint se placer derrière lui et se mit à hurler le nom de son candidat :
- Quiconque ne vote pas pour Kalangou est un âne!
Larabou se demandait encore s'il devait répliquer à l'insolent ou simplement le gifler quand deux gendarmes vinrent se saisir du provocateur. Ils l'enfermèrent dans leur fourgon. Larabou vit cela. Il devint tout à fait rassuré et confiant. Tant que le vote ne serait pas perturbé, tant que les électeurs pourraient librement choisir, son cousin Djigal l'emporterait. Forcément! Kalangou, l'autre candidat,  n'était pas un vrai fils de la commune.
Vint le tour de Larabou. Il présenta sa carte d'électeur et sa carte d'identité nationale. Le premier membre du bureau examina les documents, parcourut la liste électorale, puis se tourna vers son collègue:
- Vérifie-moi ça, s’il te plaît !
Le second membre du bureau s'exécuta puis se référa à un troisième; ainsi de suite jusqu'au septième:
- Vous n'êtes pas inscrit dans ce bureau.
- Ce n'est pas possible! J'habite en face.
- Oh! Allez donc voir dans les bureaux voisins.
Les autres électeurs s'impatientaient bruyamment derrière Larabou. Deux gendarmes s'approchèrent. Larabou n'insista pas. Le bureau de vote suivant n'était qu'à quelques pas. Larabou se dit qu'il n’aurait pas perdu une heure s’il avait suivi les recommandations de son cousin Djigal :
- Vérifiez personnellement si votre nom figure sur la liste. Faites-le bien avant le jour du scrutin! Ce petit effort vous fera gagner du temps le jour du vote. Et puis vous compliquerez ainsi la tâche aux voleurs d’urnes !
Au bureau de vote suivant, Larabou attendit encore une heure. Son nom ne figurait pas sur la liste. Les membres du bureau de vote respectaient strictement les directives. Les autres électeurs regardaient Larabou comme un animal étrange. Et les gendarmes manifestaient la même fermeté dans leur mutisme féroce. Larabou n’insista pas. Il traîna ainsi sa jambe droite de bureau de vote en bureau de vote. Chaque fois, il attendait patiemment son tour, puis on lui demandait de s'adresser ailleurs. Chaque fois il s'éloignait dès que les gendarmes commençaient à s'énerver.
En quittant le dixième bureau, il fut tenté d'abandonner la partie.
Il avait battu campagne. Il s'était battu. Sa jambe droite était encore prise dans le plâtre. Tout cela pour rien? Lors du meeting, son cousin Djigal avait mis à nu les ruses frauduleuses de l'adversaire: on cherchait à le décourager, pour attribuer son suffrage à un autre! Mais lui, Larabou, jamais il ne renoncerait à son droit de vote! Ce serait trahir le combat du cousin Djigal! Ce serait souiller la mémoire des martyrs de la démocratie. Non! Il ne sortirait pas du onzième bureau sans avoir voté !
Son tour vint.
- Allez voir ailleurs!
- Je suis passé partout ailleurs.
- Vous ne pouvez pas voter ici.
- Je vais voter !
- Monsieur, sortez du rang ou j'appelle les gendarmes!
- Je voterai ici !
Deux gendarmes prirent Larabou par les épaules. Larabou s'arc-bouta à la table, à la porte, à tout ce qui donnait prise. Le président du bureau et ses assesseurs s'enfuirent. Les douze gendarmes ne parvinrent pas à maîtriser l'électeur en colère. Quatre fourgons appelés en renfort surgirent. Quarante-huit gendarmes se déployèrent pour encercler le révolté. La mêlée ruait de la salle à la cour, elle refluait de la cour à la salle. Le rebelle avait des menottes autour de ses bras, de ses jambes, de son cou. Mais il criait toujours :
- Je voterai !
L'officier fourra son béret dans la bouche de Larabou qui l'avala, déglutit puis hurla de plus belle :
- Je suis un citoyen !
Le phénomène se défit des neuf menottes et fonça vers la table du bureau de vote en traînant douze soldats agrippés à ses bras, à ses jambes, à tout son corps. Et il rugit :
- C'est mon droit!
Larabou prit les bulletins comme l'avait prescrit le cousin Djigal :
- Un de chaque !
Puis il pénétra dans l'isoloir en traînant l'escouade. Au même moment, l'officier hurla la dernière sommation. Les gendarmes s'écartèrent de la cible. L'officier était un tireur d'élite couvert de décorations. La balle traversa l'isoloir de part en part. Larabou ressortit de l’isoloir. Il tanguait comme une pirogue éventrée. En direction de l’urne. Les gendarmes battirent en retraite. L’officier tireur d'élite médaillé interpellait son pistolet du regard pendant que Larabou glissait l’enveloppe dans la caisse cadenassée.
- J'ai voté !
L’officier leva la tête. Il vit Larabou qui souriait. Et ses dents étaient rouges. Le citoyen s'empara de la liste électorale, y inscrivit son nom, émargea en face, puis s'écroula. Raide mort.

dimanche 29 avril 2012

Libre ?

Deuxième extrait de la vidéo réalisée en 2006 à Bamako par Charline Grand à la fin de la tournée de A l'étroit, dans laquelle elle interroge tous les protagonistes de la pièce sur des thèmes intimes et d'ordre existentiel.

samedi 28 avril 2012

La réalité


Chaque fois qu’il m’arrive, en cours de route, de désespérer d’un projet d’écriture – quel qu’il soit -, c’est précisément parce que j’ai eu le sentiment d’avoir perdu contact avec la réalité, d’avoir été piégé, envoûté par des préoccupations techniques et formelles. A la limite, c’est une sorte de culpabilité que mon éducation littéraire m’a inoculée. Les gens qui m’ont donné le goût des lettres ont mis entre mes mains des livres et des auteurs qui ont compté par leur engagement social et politique. C’est un héritage très fort. Pesant, aussi. L’exercice, le défi, c’est de rester dans la création. Le plus difficile. Il  ne reste pas moins vrai que la « réalité » elle-même est devenue si fuyante, si diverse, si intense qu’on a le tournis, le sentiment de ne pas suivre, d’être largué par les événements. Et voici déjà le doute qui paralyse : qu’est-ce que je sais vraiment ? Qu’est-ce que j’ai vraiment compris de ce qui se passe autour de moi ?

Extrait du dialogue entre Jacques Jouet et Alfred Dogbé, Atelier du roman, décembre 2011.

vendredi 27 avril 2012

Tiens bon, Bonkano ! Erik Orsenna & Alfred Dogbé


Le défi de l’édition


En 2003, Alfred se  lance dans un nouveau défi : faire de l’édition à Niamey avec la publication de Nouvelles clefs, un magazine littéraire très sobre dont l’objectif est de publier à chaque numéro une fiction brève. On l’a déjà dit ici : le pari fleure l’utopie…

On m’assure qu’au Niger, il n’y a pas plus de mille lecteurs, solvables et prêts à payer pour des histoires. Mais je me suis laissé dire par un poète, que le chemin se trouve sous les pas. Voici le premier pas.

Ce sera le dernier et c’est un pas qui le conduira à un bref passage en prison pour cause de dettes non remboursées ou d’impôts non réglés.

Dire le pays, raconter nos vies, déchiffrer nos rêves, crier nos colères, partager l’espoir, tuer la mort, vivifier notre soif d’être présent au monde.

Pour le premier numéro – vendu 1 000 F CFA (1, 50 €) – Alfred décide de publier le « monologue dramatique » Tiens bon, Bonkano, qui a été créé en 2002 par le Théâtre de l’Arène.

Bonkano, un broussard chassé de son village par la famine et mendiant « depuis depuis », raconte son quotidien et son histoire …

Tiens bon, Bonkano !


Extrait :

… Est-ce que moi j’ai cherché à venir dans cette ville ? Je ne voulais même pas. J’étais quelqu’un, moi ! Et je vivais tranquille dans mon village.
Mais bon, la vie a fait ce qu’elle a fait.
Beaucoup de chefs de famille avaient fui dès le début de la sécheresse. Je suis resté, moi ! Et j’ai affronté les yeux de mes enfants et les soupirs de ma femme.

On nous annonçait des distributions de vivres partout dans le pays sauf chez nous. La télévision nous montrait des ministres souriants qui serraient chaleureusement la main des représentants d’organisations donatrices. Derrière eux, s’entassaient plus haut qu’une maison des sacs de céréales, des boîtes de sardines, et des cartons de lait en poudre. Un matin, tout le village a formé une longue colonne qui s’est ébranlée en direction de la capitale.

Pourquoi moi je continuerais à attendre ?

Nous avions marché en silence. Cinq jours. Poussés par l’espoir de manger et boire enfin. Cinq nuits. Hantés par les images de ces ministres gras et luisants comme des porcs.
Au sixième jour, nous voici aux abords de la capitale. Des militaires viennent à notre rencontre avec les mêmes camions qui distribuaient de l’eau et des vivres. Nous improvisons un chant en hommage aux guerriers des temps modernes qui ne combattent plus leurs semblables, mais la faim.

Le chef des soldats exige le silence, puis se lance dans un long discours.
- Mes frères, mes sœurs, comme vous le savez, la sécheresse a été envoyée par le bon Dieu pour punir nos anciens dirigeants. La cupidité de ces renégats est désormais démasquée. Vos souffrances sont terminées. Le pouvoir appartient à l’armée. Le nouveau Gouvernement sera aidé. Les pays amis l’ont promis. Désormais, tous les enfants du pays sont filles et fils de la même mère. Le Nouveau Gouvernement l’a décidé. Plus personne ne mourra de faim dans ce pays. Le Nouveau Gouvernement l’a juré.
C’est le délire dans nos rangs d’affamés : applaudissements, you you, cris de joie. Certains ont même trouvé la force de danser.
- Silence !

Le sergent n’a pas fini. Sa voix est maintenant dure et pleine de reproches.

- J’ai reçu l’ordre de ne laisser personne entrer dans la capitale. Le Nouveau Gouvernement a promis de vous aider. Retournez dans votre village et attendez là-bas. La capitale est déjà pleine comme un œuf. Chacun doit rester à sa place. Vous n’êtes pas des citadins. La ville n’est pas bonne pour vous. Rentrez chez vous avant qu’on ne vous chasse. Le Nouveau Gouvernement…

Un tonnerre de protestations étouffe le reste.

Nous nous remettons à marcher vers cette ville qui semblait contenir toute la nourriture de la terre. Les soldats mettent un genou à terre. Ils pointent leurs armes sur nous. Le sergent crie des menaces. Est-ce qu’une vache morte a encore quelque chose à craindre du couteau ?

Nous avançons, décidés à mourir sur place plutôt que d’aller crever loin des caméras de la presse internationale. Les soldats ont le doigt sur la gâchette. Ils suent. Ils tremblent. Ils ont peur. Le sergent menace toujours. Mais sa voix n’est plus qu’une plainte larmoyante :

- Encore un pas et vous êtes morts… Je vous en prie mes frères !... Rentrez chez vous, pardon ! … N’avancez plus sinon… C’est à toi que je parle non ! S’il te plaît recule ma sœur ! Ne m’obligez pas à tirer !

Le sergent n’a pas ordonné le tir. Mais nous n’avons pas été admis dans la Capitale. On nous a parqués comme des chèvres rebelles dans un vaste enclos, cerné de barbelés. Un camp d’accueil pour les populations éprouvées par la famine. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants entassés sous des tentes de toile. Les gens appelaient ça Le Lazaret.

On nous donnait à boire, à manger, et même des soins. Le soir, on nous parlait de l’exode rural, de notre prochain retour à la maison, à la responsabilité et à la dignité.

Le Lazaret était une ville hors de la vie. Une parenthèse dans laquelle l’avenir c’est le prochain repas. Tout autour, il y avait la capitale qui semblait toujours en fête avec l’émerveillement des klaxons et des néons. Mais attention ! les soldats veillaient. Aucun de nous ne pouvait s’échapper.

Niamey, au début 2010

Peinture de Sani

Je me souviendrai toujours de la représentation de Tiens bon, Bonkano qui avait été donnée à Niamey au début de l’année 2010. C’était quelques jours après le coup d’état militaire de Salou Djibo ayant mis fin à la dérive du président Tandja – s’en fout la constitution. Nous étions une petite cinquantaine de spectateurs dans une petite cour en terre battue d’une association, serrés autour de l’admirable Béto incarnant Bonkano. Je me souviens des frissons qui parcoururent les échines lorsque le mendiant se fut mué en sergent aboyeur – un simple béret enfoncé sur le crâne fixant la métamorphose. Nous nous étions sentis comme vampirisés, subjugués par l’irruption brutale de la férocité humaine sous l’aspect militaire. Nous nous étions tous sentis transmués en Bonkano, gens de rien, à la merci de l’implacable virulence du pouvoir. Le coup d’état militaire était évidemment dans toutes les têtes, électrisant la perception, ajoutant une vérité écumante à la vérité crue, troublante, du récit de Bonkano mais, cependant, cette vision n’était que fugitive puisque ne se superposant que dans un passage du texte – l’extrait qui précède –,s’enchaînant sur d’autres situations, également brutales et humiliantes, énumérées par le mendiant. Nous comprenions que Béto-Bonkano, au cœur de notre cercle étroit, si près qu’on pouvait le toucher, incarnait, comme en un sortilège, tous ceux, si familiers, que chacun de nous croisait chaque jour. Un électrochoc !

L’étincelant, toujours


Sobre et tout en tension, le texte d’Alfred Dogbé atteint très vite sa cible : un point d’incandescence où il semble que l’air vienne à manquer. Cette prouesse de mettre à nu, avec le langage de la rue, l’hostilité et le mépris que suscite, les uns envers les autres, la misère dans la misère, impressionne. Aucune posture morale, drapée en lyrisme littéraire, mais ce soliloque cacochyme – Donnez, donnez, vous qui avez reçu, O passants, pensez aux pauvres, prêtez à demain - inspirant moins la compassion qu’une forme d’amertume si extrême que l’absurdité finit par l’emporter. La vérité entraine à une sorte de jubilation pulvérisant l’apitoiement derrière lequel le pays ensevelit ses secrets inavouables. C’était le truc d’Alfred, son subtil savoir-faire : la farce tragique - intitulé de cette autre pièce géniale qui a pour nom Burocrassie.

Il n’empêche : Tiens bon, Bonkano, qui résiste à l’envie d’en rire – éclatante et joyeuse fierté de « vivre debout » -, reste aujourd’hui la meilleure parabole – la plus laconique – sur le cercle infernal de la pauvreté et de la violence au Niger. J’ai souvent entendu Alfred parler du Lazaret. Le souvenir qu’il en avait était aussi récurrent que le cycle des famines. Il était inscrit dans sa chair comme dans son univers mental. Il lui semblait avoir toujours vécu avec cette proximité – le Lazaret se situait dans la périphérie de Niamey dont il ne cessait d’ausculter l’histoire.

Tiens bon, Niger !

Michael ZUMSTEIN/VU pour Le Monde

Aujourd’hui, en ce moment même, c’est d’un autre camp de réfugiés dont on parle : celui de Mangaise, situé beaucoup plus loin au Nord de Niamey. Erik Orsenna vient d’y faire un reportage, publié dans Le Monde le 25 avril (http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/04/25/alerte-dans-tout-le-sahel-par-erik-orsenna_1691010_3212.html), qui saisit par son rapprochement avec l’extrait de Bonkano qui précède.

Extrait de l'article d'Erik Orsenna :

"Soudain la femme se met à raconter. Elle est partie seule avec ses enfants. Elle est partie parce qu'elle avait trop peur pour eux. Ils ont marché quinze jours dans le sable. Des villageois les ont nourris. Et puis, à la frontière, un camion les a transportés. La femme se tait. Le traducteur dit qu'elle doit penser à son mari. Il a choisi de rester là-bas pour tenter de sauver un peu de son bétail. Les rebelles volent tout.
Sous la bâche voisine, un homme raconte qu'il a préféré tout  abandonner plutôt que laisser sa femme et ses deux enfants. Ils n'ont emporté qu'une valise de fer. Qu'est ce qu'il attend ? La paix ! Vous croyez qu'elle reviendra vite ? Plus loin, une femme semble d'humeur joyeuse. On m'explique qu'elle vient d'apprendre qu'on a vu son frère vivant. Elle le croyait mort. Il arrivera d'ici deux, trois jours pour lui apporter de l'aide."

Tiens bon, Dogbé !

Sous le feu de l’actualité – la situation explosive dans la « bande sahélo saharienne » et la répétition infernale des « crises alimentaires » -, comment ne pas penser à la prescience d’Alfred Dogbé, à la clarté de sa voix et de sa vision citoyenne ? Comment ne pas penser à Tiens bon, Bonkano, à sa clairvoyance, sa pénétration sensible ? Comment ne pas penser à Béto, son ami, son petit frère, qui dans son extraordinaire interprétation a su incarner le pays réel et la représentation acide qu’en donne son auteur ? 
Il se trouve que Béto doit en donner une représentation au début de l’été, au Luxembourg. Il a envoyé des courriers à ses amis parisiens, aux amis d’Alfred qui se sont mobilisés pour aider sa famille et le Festival Emergences, pour leur soumettre l’idée d’une autre représentation à Paris – une façon d’hommage. Quelle excellente idée, Béto ! Puisse-t-elle se réaliser malgré la difficulté de trouver une structure d’accueil en cette période !


mardi 17 avril 2012

Ultimatum - Nouvelle inédite d'Alfred Dogbé


Dans la version 2 de « A l’étroit », les protagonistes s’adressent dans leurs monologues à des personnages secondaires qui représentent le quand-dira-t-on. Charline Grand s’était efforcée, à travers la mise en scène et la scénographie sonore, de traduire sa force coercitive. Elle avait bien raison : Alfred Dogbé parlait souvent de cette tyrannie qu’il jugeait comme une caractéristique de la société nigérienne. Sans doute ce thème traverse-t-il l’ensemble de ses écrits comme l’illustre cette nouvelle inédite. L’avait-il écrit avant ou après les représentations de « A l’étroit » ? La question a-t-elle de l’importance ?

Au cours de la fête que Mody et Mariétou offrirent pour marquer le deuxième anniversaire de leur mariage, quelqu'un s'étonna de trouver le ventre de Mariétou aussi plat et sec qu'une pierre à moudre. Mody riposta aussitôt:
- Pour l'instant, nous profitons de notre jeunesse !
Mody avait été si prompt qu’on eût dit qu'il s'attendait à la question depuis très longtemps. Les invités s’esclaffèrent. On applaudit leur lune de miel prolongée. Un toast fut porté au bonheur de ce couple moderne, libéré des corvées de la maternité. Et la fête se poursuivit comme si de rien n’était. Ce fut même très belle soirée dont on parla longtemps parmi leurs amis.
Pourtant la remarque eut un effet terrible. Elle avait été formulée entre deux musiques, dans ce silence général où les danseurs reprennet leur souffle, alors que ceux qui ne dansent pas mettaient un terme à leur conversation. Tous les regards s’étaient tournés vers Mariétou. La jeune femme ne sut jamais comment elle aurait réagi si son époux n'avait accaparé l'attention générale avec sa boutade.
Elle se sentit tout à coup épuisée. Mais elle assura avec charme et compétence ses devoirs d'hôtesse, si bien que personne, excepté Mody, ne surprit au coin de ses lèvres un rictus amer qui par moments assombrissait son visage. Tout le reste de la soirée, elle déambula parmi les invités servant des mots creux assaisonnés d'un sourire de commande à ceux qui la harcelaient de leurs félicitations. Elle semblait même ravie de la curiosité manifestée par les dames pour ses recettes et son couvert, de l'empressement des messieurs qui se bousculaient pour faire virevolter son corps d'adolescente.
- Pour l'instant, nous profitons de notre jeunesse !
Les époux resservirent maintes fois cette réplique, commode et enjouée, pour couper court aux reproches de leurs parents, aux conseils de leurs amis ; à tous ceux qui prenaient rendez-vous pour le premier baptême. On finit par se convaincre qu'ils ne voulaient pas d'enfant. Rien de surprenant de la part d'une pharmacienne et d'un ingénieur des travaux publics, tous deux sortis des universités d'Europe. Pour tous, Mariétou et son époux formaient un couple moderne, c'est-à-dire un couple sans enfant.
Quelques rares personnes persistaient à leur rappeler leur devoir. Celles-ci ne se gênaient plus pour exprimer leur attente et leur déception. Et même quand elles le faisaient sur le ton du badinage, il y avait dans leurs voix un brin d'agacement ou de désapprobation qui creusait davantage le rictus d'amertume de Mariétou.
De toutes ces personnes, celle qui se retenait le moins et qui insistait le plus était Badé. Les conjoints avaient pris l'habitude, dès les premiers mois de leur union, de lui rendre de longues visites au village. Ils parcouraient quatre-vingts kilomètres pour lui tenir compagnie toute la journée du dimanche. Au cours de ces belles rencontres, la belle-mère et la bru rivalisaient de gentillesse l'une envers l'autre, et d'attentions à l'endroit de Mody. Mais le jeune couple ne repartait pas avant que la vieille Badé ait formulé et répété son vœu le plus cher :
- Ah ! que j'ai hâte de tenir mes petits-enfants dans mes bras !
Au fil des mois, elle développa une forme de guérilla permanente, de harcèlement systématique. Elle déclenchait ses attaques à tout propos et maintenait la conversation sous le feu de son désaveu. Aucun sujet n'était jamais trop éloigné. Mariétou se plaignait-elle du travail de ses domestiques ? De sa solitude quand son époux s'en allait plusieurs semaines sur quelque chantier ? Badé se lançait aussitôt dans l'éloge de la maternité, relevant au passage qu'on n'est jamais bien servi que par soi-même, qu'il est plus agréable de se faire aider par sa propre fille que par une bonne, qu'il ne tenait qu'à elle de mettre fin à sa solitude… Les cérémonies de baptême qui régulièrement réunissent toute la parentèle au village donnaient à la vieille Badé des occasions fort à propos :
- Que le bon Dieu me fasse voir le jour où les gens de ce village se déplaceront pour vous féliciter d'avoir enfin accepté de faire un enfant comme tout le monde ! Ce sera le plus beau jour de ma vie.
La vieille Badé savait tirer prétexte de n’importe quoi.
- Prends plutôt la croupe du poulet, c'est bon pour la fécondité...
- Qu'est-ce que cette jupe qui n'arrive même pas aux genoux ? Ce n'est pas avec ces tenues de fillettes que tu élèveras des enfants !
- Anniversaire ? Moi à ta place, je n’aurais pas fêté. Toutes ces années de mariage et pas un seul enfant! Et tu veux fêter quoi ?
Badé ne pouvait croire qu'ils rêvaient d'un enfant. Un enfant, un seul ! Qu'importe son sexe ! Beau, laid ou éclopé, qu'importe ! Ils en rêvaient tous les deux, à deux. Ils lui choisissaient un prénom, des habits des jouets et même sa future école. Ils entendaient ses cris. Ils voyaient ses jeux. Ils riaient de ses maladresses. Puis ils unissaient leurs corps, anxieux et frémissants, appelant en vain l'enfant qui ne venait pas.
- Pour le moment, nous profitons de notre jeunesse !
Mariétou et son époux riaient des pressantes sollicitations de leur entourage en essuyant toutes sortes de sarcasmes qui les meurtrissaient profondément. Comme ce jour-là où Mody eut la maladresse d'intervenir dans une discussion entre collègues à propos d'enfants et d'allocations familiales. Quelqu'un fit vertement remarquer que lui, Mody, n'avait rien à dire et aucun souci à se faire. Il s’en suivit un silence pénible et des regards fuyants qui blessèrent Mody, beaucoup plus que la méchante réplique.
Une autre fois ce fut Mariétou qui revint de l'hôpital en larmes. Elle avait osé contredire l'une de ses collègues qui soutenait que le programme de promotion des méthodes contraceptives en milieu rural échouait parce que les hommes étaient insensibles à la souffrance de leurs épouses. L'implacable argumentation de Mariétou ne désarma pas son interlocutrice, qui demanda à savoir lequel de Mariétou ou de son époux était stérile.
Personne ne voyait les lézardes creusées par le doute, l'angoisse et les humiliations. Pas même Lakondé, le boy-cuisinier et le plus ancien des domestiques. Lakondé savait bien sûr que Madame renforçait les repas de Monsieur avec le contenu des fioles. Mais il les prenait pour des philtres d'amour. Il savait aussi que le couple observait de fréquentes périodes de jeûne. La bonne lui avait décrit la chambre à coucher des patrons comme une forteresse barricadée de gris-gris et fétiches. Mais Lakondé avait cinq fils et trois filles : il ne pouvait imaginer un tel déploiement de forces au service d’autre chose que les ambitions professionnelles et les rêves de puissance. Et toujours une colère mêlée de dégoût lui montait au nez chaque fois qu'il entendait l'un ou l'autre de ses patrons déclarer :
- Pour le moment, nous profitons de notre jeunesse.
Lakondé trouvait proprement scandaleux et abominablement égoïste que des gens aussi aisés n’eussent pas d’enfants alors qu’ils disposaient de tout pour les entretenir, les éduquer et les armer pour la vie. Dire que lui n’osait même pas trop chercher à savoir comment ses grandes filles se débrouillaient pour s’habiller décemment.
Lakondé ne pouvait pas voir les crevasses de tristesse qui assombrissaient la face de madame, ni le rictus d'amertume qui lui échappait quand elle n'était pas en présence des gens. Mais il suivait de très près le combat de la vieille Badé.
Un dimanche matin, Badé avait attendu Mody et son épouse sur le pas de sa maison car on lui avait appris que le travail de sa bru consistait à convaincre les femmes et les filles de l'arrondissement d'éviter les grossesses. Lorsqu'ils arrivèrent, elle ne leur permit pas d'entrer, ni de se remettre des quatre-vingts kilomètres qu'ils avaient parcourus, ni de boire l'eau de la bienvenue. Elle avait les mains sur ses hanches et les lèvres déformées par l'indignation quand elle parla à sa bru, les yeux fixés sur son fils :
- Je ne te recevrai plus tant que tu ne porteras pas un enfant à ton dos!
Depuis, Mody ne rendait presque plus visite à sa mère. A l'aller, la mise en garde restait comme un poison dans l'air qui viciait la qualité de ses rencontres et, au retour, l'atmosphère de son foyer en était pollué durant plusieurs semaine.
C'était à cette période que Mody se mit à faire des rêves bizarres. Il rêvait toujours, qu'en entrant dans sa villa à la fin d'une journée de travail, il surprenait des enfants qui jouaient gaiement parmi les plates-bandes circulaires de fleurs blanches et bleues de la cour. Trois enfants qui se lançaient des cerceaux multicolores avec des rires cristallins et des gestes aériens. Ils semblaient très familiers des lieux. Dès qu'ils apercevaient Mody, ils abandonnaient leurs jouets et accouraient :
- Papa! Papa!
Ils l'entouraient, s'agrippaient à ses pieds, à ses bras. Le plus jeune l'escaladait pour se jucher sur son cou. La familiarité de ces enfants inconnus surprenait moins Mody que le sourire de la femme qui, toujours debout au seuil de la maison, les regardait avec un sourire indulgent. Mody rêvait parfois qu'il s'avançait vers cette dame radieuse et comblée. Elle lui tendait alors ses bras. Deux bras impatients qui s'allongeaient, s'allongeaient rapidement. Puis deux autres bras démesurément longs se déployaient comme des élastiques. Puis d'autres et d'autres encore qui le cernaient. Des centaines de bras poilus et armés de griffes menaçantes. Alors Mody hurlait du fond de son sommeil.
La première fois qu'il fit ce cauchemar, Mariétou le pressa de questions, lui fit avaler des calmants et le veilla jusqu'au petit matin. Cette nuit-là, comme les suivantes, Mody prétexta l'oubli et la confusion. Son instinct lui recommandait de ne pas raconter son cauchemar. Cela ne servirait qu'empoisonner davantage la situation. Mais ce n'était pas moins déprimant de réveiller Mariétou toutes les nuits par un hurlement de porc à l'abattoir.
A la fin de la quatrième année, ils avaient épuisé les ressources de leur sexualité, consulté tous les cabinets médicaux, et interrogé les experts de la médecine traditionnelle, ainsi que les marabouts et géomanciens. Partout on leur avait répété la même chose :
- Tout va bien. Vous êtes tous les deux sains et aptes à concevoir un enfant normal. Ce n'est qu'une affaire de temps.
Maintes fois ils avaient entendu ces propos qui, au lieu de les rassurer, les minaient davantage. Le temps passait mais l'enfant ne venait toujours pas. Mody ne rendait plus ses visites hebdomadaires à sa mère. Et les gens continuaient de révéler à Mariétou que la maternité était le secret du bonheur conjugal :
- Fais-lui un enfant, crée un nœud de sang!
- Pour l’instant, nous profitons de notre jeunesse.
Cinq années passèrent. Le couple continua d'afficher la même insouciance et la même frivolité jusqu'au jour où la vieille Badé débarqua dans la villa fleurie de son fils à cinq heures moins le quart.
Lakondé, lui, s’était présenté exactement à sept heures et quart, comme tous les jours. C'était comme si un cyclone était passé. Le portail largement ouvert exposait la cour à la curiosité des passants. La voiture de monsieur n'était pas sortie du garage. Le poste-radio ne donnait pas les nouvelles du monde. Un silence angoissant pesait dans le petit salon, où Lakondé les trouva tels que la vieille Badé les avait abandonnés à cinq heures moins dix : elle, effondrée sur un canapé; lui, debout à la fenêtre, le regard perdu dans le vide.
- Bonjour, patron! Vous avez bien dormi?
Pour toute réponse, un grognement parvint à Lakondé qui le dissuada de poser d'autres questions. Il se replia dans la cuisine où il ne vit pas le désordre que Madame mettait tous les matins. Elle n'avait pas préparé le petit déjeuner de son époux ! En dépit de ses nombreuses occupations, madame ne laissait ce soin à aucun domestique. Sous aucun prétexte.
Une seule fois auparavant elle avait dérogé à cette règle. C'était à la suite de la révolte des femmes bénéficiaires du programme de santé génésique. Elles avaient refusé de se présenter à l'hôpital tant que Mariétou serait la responsable du service. Les femmes de la ville arguèrent du fait qu'elle n'était pas mère. Elles répétèrent partout qu’il s'agissait de former les femmes et les filles en vue d'une maternité responsable. Et pour faire bonne mesure, la rumeur décrivit Mariétou comme une vieille fille autrefois frivole, et désormais rendue stérile par son usage immodéré, au cours de ses longues études de pharmacie, de pilules et avortements.
Mariétou démissionna et le calme revint. Tout le monde avait vu qu’elle avait été très affectée.
On n’avait pas su qu’elle avait porté une grossesse quelques semaines avant. C’était au début de la cinquième année. Les conjoints avaient ri jusqu’aux larmes dans le cabinet du gynécologue. Ce jour-là, Mody et Mariétou donnèrent libre cours à la profonde détresse que personne ne soupçonnait sous la carapace de leur bonheur de façade. Le praticien, lui, ne vit que la joie puérile qui rendait son triomphe exubérant :
- Ne vous avais je pas dit que c'était une affaire de temps et de hasard ! C'est aussi cela la volonté de Dieu.
Combien de fois leur avait-il répété ces paroles d'espérance qui, au lieu de les rassurer, les faisaient douter d'eux-mêmes et de son art? Voilà que les événements lui donnaient raison ! Son diagnostic était bon: ils avaient conçu. Ils allaient enfanter !
Lakondé avait été le témoin inconscient du bonheur illusoire de ses patrons. Pendant quarante jours Mariétou et Mody avaient revu la lumière. Quarante nuits ensoleillées au cours desquelles ils avaient ensemble mesuré de l'œil et du doigt les déformations à peine perceptibles du ventre, qui resta aussi plat et sec qu’une pierre à moudre. Quarante jours de félicité qui sombrèrent Dieu sait pourquoi dans l'indicible désarroi d'une fausse couche.
Lakondé constata bien sûr que Monsieur et Madame avaient perdu le goût et l'appétit ; qu'ils n'avaient plus ces accès de joie qui les faisaient danser au salon des heures durant ; que Madame lui avait même abandonné le soin du petit déjeuner. Mais Lakondé remarqua à peine le rictus mélancolique et les yeux toujours bouffis de larmes. Il ne soupçonna pas les nuits d'insomnie passées dans le petit salon. Des nuits où, sans un geste ni un mot, Mody regardait son épouse pleurer, les yeux fixés sur les spasmes qui lui déchiraient la poitrine jusqu'à sept heures et quart, quand le boy cuisinier arrivait, poussant devant lui son vélo et un retentissant bonjour .
- Ils ne veulent pas faire d'enfant !
Telle était la conviction de Badé au début de la sixième année quand elle fit irruption dans la villa de son fils. Elle avait organisé son voyage pour arriver à l'aube. Les choses importantes se disent avant le lever du jour. Elle les réveilla brutalement. Puis, sans s'asseoir, sans leur laisser le temps de placer un seul mot, elle parla à son fils, les yeux fixés sur sa bru :
- Le destin n'a pas voulu que j'aie beaucoup d'enfants. Tu es mon unique fils. Mais s'il plaît à Dieu, je ne mourrai pas sans être grand-mère. C'est pourquoi je suis venue ce matin te dire ceci : je veux être grand-mère. Si dans trois mois ta femme n'est pas enceinte, je te prendrai une seconde épouse qui me donnera, s'il plaît à Dieu, plusieurs petits-fils avant que je ne quitte ce monde.
Elle repartit aussitôt les laissant face à face, muets de surprise et d'humiliation, effondrés dans le petit salon où Lakondé les trouva tels que personne ne les voyait jamais.

A l’étroit – Alfred et Charline – Deuxième Episode



Les six dialogues initiaux – sécheresse au format « brève théâtrale » ou quart de spectacle –accouchent donc d’une solide pièce de théâtre – exportable dans d’autres pays africains et toute la Francophonie - dont les comédiens et la metteuse en scène vont savourer la liberté contagieuse. Pour Alfred, peut-être, celle d’être soulagé du caractère intime et sarcastique de son geste premier au profit d’un gain de sensibilité féminine qui favorise l’appropriation du sujet par le public.

La présentation écrite que fait Charline Grand du spectacle traduit l’opération de vase communicant :

C’est l’histoire d’une bigamie que chacun des protagonistes aurait voulu éviter.
Ils sont trois. Un homme. Deux femmes.
Il est question de choix. Il est question de partage. Il est question d’amour. Surtout.
C’est une histoire sans fin. Ça existe depuis toujours. Ça ne disparaîtra pas.
A l’étroit raconte comment on accepte. Comment on lutte. Comment on peut aimer en chiffre impair ?
Au cours de ce spectacle, six acteurs vont donner vie à ces trois personnages.
Le spectateur sera invité à parcourir cet univers de l’intime à travers une série de formes relatant les raisons et sentiments de ce trio.

Le nombre d’acteurs est une clef de la transmutation : par intervalles rythmées, le texte s’arrache de l’anecdote pour s’embraser dans l’amplitude du chœur. Ainsi fragmenté, le temps fait basculer le huis clos théâtral du côté de la fiction. Le spectateur y est aspiré, d’avantage « qu’invité », à demi voyeur, comme le serait le témoin obligé d’une scène conjugale – voisin, voisine – touché, chatouillé, surpris par le rebondissement des voix – une, deux, trois, chœur. La scénographie contribue largement à l’étroitesse partagée. Qui ressemble à un rêve : comme si les cloisons de la maison disparaissaient soudain, soulevant les réactions les plus vives du public. On sort de là mi hilare, mi rêveur, avec une sorte de gratitude pour la rondeur d’un moment plein de sensations intimes et collectives qui donne le sentiment d’avoir vécu explosivement A l’étroit.
Blanche Charline remplaçant au pied levé une comédiennenne

Songeons au plaisir d’Alfred : comment l’infra-narration des premiers dialogues est devenue une vraie histoire. C’est exactement le rêve qu’il poursuit, à Niamey, en agissant dans le théâtre : aller provoquer ses pairs, voisins, concitoyens, etc - le peuple auquel il appartient – avec des histoires ; soulever le couvercle – une addition de non-dits - écrasant la société nigérienne ; briser le silence qui, le soir venu, s’installe entre les hommes et les femmes. Que les quartiers bruissent de ces contes tordus qui n’ont pas de fin…
Le plaisir de la fluidité des complémentarités : comment la grammaire théâtrale française et l’expérience professionnelle s’adaptent si aisément à l’esprit africain.

Le plaisir du haut pari de l’amitié – Bénédicte et Charline – qui s’enrichit au fil du temps – la création à Agadez en mars 2005, puis la tournée de 2 mois à partir de novembre 2006, de Zinder à Bamako en passant par Niamey, Cotonou et Dakar - ; au fil des milliers de kilomètres parcourus et des risques encourus pour chaque représentation : les espaces casse-têtes, les défections de dernière minute, les pannes de véhicule en plein désert, les pannes de cœur, d’argent, et la maladie toujours en guet apens – Alfred, déjà souffrant, qui passe parfois son tour…
Sur la route, Alfred à la recherche d'un garage
 
Du côté de Charline, les découvertes qui découlent de cette amitié sont considérables : la flèche d’Alfred au cœur de la cible, et l’Afrique dans le prisme des enjeux vitaux poursuivis par la troupe – tous et toutes sur le pied d’égalité des répétitions laborieuses, des joies éphémères, des lendemains incertains et parfois écrasants. Charline découvre la fratrie africaine que lui offre Alfred : Eric Affoukou, Adama Akilli, Aminata Issaka, Augusta Palenfo, Kokou Yemadjé et, enfin, le fameux Béto, le chevalier servant d’Alfred, son petit frère, son pilier. Impossible d’énumérer les moments rares avec l’un, avec l’autre, de définir la qualité affective de chaque relation sur le fil de A l’étroit
Béto

Seul un montage vidéo des captations de la pièce et des entretiens intimistes avec les protagonistes réalisés par Charline[1] en 2006 à Bamako pourrait rendre compte de la sensibilité et de la force du pari engagé par cette aventure de création – au fil franco-nigérien. On rêverait d’ailleurs qu’un documentaire se réalise sur cette base en poursuivant ces entretiens, sur le même registre intimiste, avec la même équipe et autres proches d’Alfred, lors de la prochaine édition du Festival Emergences au-dessus laquelle planera, plus grand que jamais, la reconnaissance de tous.

Pour Charline il y a aussi ce cheminement inouï débutant par la lecture de la brève théâtrale à St Brieuc et aboutissant à la concession d’Alfred à Niamey - accueillie par les deux épouses et la désopilante et attendrissante théorie des petits Dogbé. Proximité délicate et émotive sur la crête du transitoire qui vient conforter, sur le versant de la création, une complicité pleine de résolutions quant à l’avenir d’une œuvre indispensable pour stimuler les liens – fragiles et fertiles – entre la France et le Niger. D’un continent l’autre. Charline s’est trouvée à cette place rare pour mesurer à quel point Alfred contenait son écriture, bridait la profusion de ses réflexions, au profit d’une forme d’expression, qu’il considérait comme le révélateur le plus efficace de la violence gorgeant le continent et que d’autres pouvaient s’approprier tout en douceur et partage.
Les petits Dogbé

[1] Un premier extrait de la conversation avec Alfred est présent sur ce blog ; il sera bientôt suivi d’un deuxième.