samedi 7 avril 2012

Les amis d’Alfred Dogbé au fil franco-nigérien



Niger - Niamey
Une soirée d’hommage a été organisée le 3 avril au « Franco » (Centre Culturel Franco Nigérien Jean Rouch) : lectures de ses textes et projections de photos.

France
Une deuxième collecte de fonds se poursuit encore actuellement pour élargir l’aide apportée par la SACD, via le Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, à la scolarité de ses six enfants.  L’objectif est également de soutenir la prochaine édition du Festival Emergences (juin), créé par Alfred Dogbé.

France - Saint-Denis
Le Théâtre Gérard Philippe projette de rendre prochainement hommage à Alfred Dogbé.

Niger - Niamey
Le Festival Emergences rendra hommage à Alfred Dogbé lors de sa prochaine édition.

France - Archives
Monique Blin a proposé de déposer les pièces de théâtre à la SACD et les archives (originaux, photos, correspondance, etc.) à la bibliothèque Francophone de Limoges.

Niger – Niamey
Yves Dogbé, le plus grand des garçons d’Alfred, aidé par les amis de Niamey, se charge de rassembler les écrits et archives de son père.

France – Paris
Charline Grand et Daniel Mallerin se chargent d’établir les dernières versions des pièces « A l’étroit » et « Prends-moi dans ta valise » (écrite pour Charline et Béto) en y adjoignant des documents de travail.
Le Blog « Pour Alfred Dogbé » (PAD) rassemble textes inédits, témoignages et contributions diverses.

mercredi 4 avril 2012

Un poème de voyage


amour

passager égaré

dans la gare des incessants départs

Paris, le 22 mars 2006

(texte sur carton recyclé format carte postale, édition mille univers - www.mille-univers.net)

lundi 2 avril 2012

A l'étroit, autre souvenir

Charline Grand avait réalisé la mise en scène de "A l'étroit",  pièce d'inspiration autobiographique sur la polygamie. En marge des répétitions, elle avait posé à tous les protagonistes - les acteurs et l'auteur - des questions intimes en relation avec le sujet sous la forme d'un très joli document vidéo. La dernière question de Charline à Alfred était de lui demander l'effet que lui faisait d'être spectateur de sa propre création. Evidemment, Charline pensait à la part autobiographique de la question. Voilà comment il y répond...

samedi 31 mars 2012

A l'étroit - Le beau souvenir.

Photo Marie-Pierre Cravedi

Alfred Dogbé & Samba Diallo – Extrait d’un interview réalisé en 2006.

Le monde qui m'entoure à Niamey, c'est celui de l'Occident. Et quand je le regarde, je me dis : Samba Diallo est mort. Samba Diallo, c'est le personnage de « L'Aventure Ambiguë » de Cheikh-Amidou Kane. Ce jeune homme que toute la communauté forme et envoie en Occident pour s'instruire, apprendre à lire, et revenir reconstruire la société africaine. Si on le prend comme un mythe littéraire, comme un rêve social, ce personnage-là n'existe plus. Aujourd'hui, autour de moi, je vois des jeunes qui veulent partir de l'Afrique comme on sort d'une maison en feu. La question n'est pas de savoir pourquoi on part, c'est juste qu'on ne peut plus rester ici. Quelqu'un comme moi, qui va et qui vient, n'est même plus crédible quand il dit que c'est ici qu'il faut agir. Ils me répondent que c'est facile pour moi dans la mesure où je suis sûr de repartir. Le discours dominant qu'on reçoit en Afrique c'est : « Restez chez vous, ne venez pas nous embêter ». Il y a comme une agression, en dépit des volontés ici et là de coopération. C'est comme la Cosette de Victor Hugo, qui, devant une vitrine, rêve d'une poupée. Il n'y a qu'à casser la vitrine. Aujourd'hui, la violence peut passer pour le seul langage à portée de main. L'Occident ne fonctionne même plus comme un miroir aux alouettes. Les départs sont plus motivés par la situation désastreuse de l'Afrique que par celles des sociétés occidentales. Sur place, en Afrique, il s'agit de réapprendre à regarder autour de soi, à trouver des envies de vivre, de reconstruire, d'agir et aussi d'apprendre à regarder l'Europe comme un ailleurs où l'on peut parfaitement rêver d'aller mais comme un des possibles parmi tous les autres. C'est aussi une forme d'échec du monde éducatif en Afrique. Dès le départ, on reçoit l'Occident comme modèle. Et c'est là-dessus qu'il faut travailler. J'ai parlé avec des gens la veille d'une tentative de voyage clandestin pour l'Europe, ils n'ont même pas le sentiment de prendre des risques. Le risque pour eux, c'est rester sur place et pourrir. Il faut réapprendre à croire en l'Afrique, ses terres, ses ressources. Mais c'est un énorme chantier.

Propos recueillis par Mathieu Menossi et Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Mars 2006

mercredi 28 mars 2012

Les yeux du chef


Parmi les nouvelles inédites qu’Alfred m’avait confiées et que j’avais transmis à Thierry Marignac pour son site littéraire, il en est une qui n’avait pas retenu son attention car elle ne lui semblait pas aussi moderne (urbaine) que les autres. N’ayant jamais mis les pieds en Afrique, il n’en avait pas saisi l’apostrophe habituelle. Pour ceux qui connaissent le Niger, et le continent, il en sera autrement : ce vrai faux « conte africain » traduit, autant que ses autres récits et farces tragiques, la matière du tissu social du pays actuel.
Ecrite à la première personne, la nouvelle "Les yeux du chef", se présente comme un souvenir d’enfance. Je n’ai jamais demandé à Alfred quelle en était la part autobiographique – la fable morale prime – mais quel Nigérien d’aujourd’hui ne partage pas, dans sa forteresse mentale et sa sensibilité, un tel héritage ? L’empreinte de la magie où la coercition se déguise : le mensonge africain qui joue le même rôle que ce que nous nommons l’idéologie. Dans cette nouvelle, la force du tragique propre au travail littéraire d’Alfred Dogbé est toute aussi brutale que dans d’autres textes. Le scandale et l’indignation sont perceptibles autant que le désir d’en découdre, joyeusement, et ironiquement, avec la tradition du « conte africain ».


J'ai dans la mémoire une lointaine journée qui m'apprit que les yeux de chef voient loin.
J'avais douze ans.
A l'époque, un mystérieux voleur de bétail sévissait. Tous les soirs, le retour des troupeaux plongeait le village dans la désolation. Tous les soirs, plusieurs familles déploraient la disparition d'une vache ou d'un bœuf. Tous les soirs, les gens promettaient une punition exemplaire au voleur. Mais le voleur était insaisissable. Invisible même, assuraient ceux qui préconisaient de ne plus envoyer les bêtes au pâturage. Et ils étaient de plus en plus nombreux. Le chef du village s'opposait de toute son autorité à ce qu'il considérait comme une démission grave. Mais il n'était soutenu que par quelques sages qui enseignaient en vain qu'on ne doit pas renoncer au sommeil par crainte de la mort.
Les gens décidèrent de garder leurs bêtes au village. Les vols cessèrent. Le transport du fourrage et de l'eau occupait tout le temps mais on ne parvenait pas à éteindre la faim ni la soif des bêtes. Et chaque livraison déclenchait de violents combats dans les enclos qui résonnaient de beuglements affolants à longueur de journée et même tard dans la nuit. Finalement, on se souvint de la parole du sage. Les troupeaux reprirent le chemin du pâturage. Le voleur aussi. Il déjouait tous les stratagèmes qu'on avait échafaudé pour le surprendre. Et les gens se consolaient en imaginant les châtiments qu'ils infligeraient le jour de la vengeance et de la justice.
Un jour, nous surprîmes le voleur. Ce jour-là, mes compagnons et moi, nous revenions d'une infructueuse partie de chasse, avec nos lance-pierres, nos flèches et nos arcs. Nous rentrions par les pâturages en bruyante conversation. Nous nous plaignions de la rareté du gibier, nous accusions la malchance, nous riions de nos maladresses, et racontions les prises des jours fastes. Aux abords du village, nous surprîmes un homme qui volait un bœuf.
L'homme se retrouva cerné comme un lapin loin des buissons. Le voici donc le voleur de bœuf! Celui qu'on recherchait depuis des mois, nous le tenions! Justice allait être faite! Et grande serait notre gloire!
La prise était grosse, en effet. C'était un notable influent à la cour du chef. Un patriarche que nous honorions tous jusque à ce jour. Le vieillard dissimula le corps du délit dans son chapeau, l'ajusta sur sa tête, puis simula l'indignation.
- Seriez-vous fous? Auriez-vous bu ou fumé quelque substance maléfique? Et puis voler un bœuf! Bon dites-moi où il est ce bœuf? Montrez-le moi, bande d'insolents!
Les bras croisés sur la poitrine, il nous dévisageait l'un après l'autre. Il nous défiait. Et nous tremblions de colère impuissante.
Le vicieux vieillard, il savait! Aucun d'entre nous n'oserait toucher à son couvre-chef. A l'époque, tout n'était pas encore confondu: les grands et les petits, les hommes et les femmes, le chasseur et le gibier, le permis et l'interdit, la gauche et la droite, le vrai et le faux; chacun connaissait sa place et s'y tenait.
- Laissez-moi partir et je ne dirai rien à vos parents. Je vous ai vu naître l'un après l'autre comme j'ai vu naître vos pères. Avouez que vous êtes trompés et je vous pardonnerai. Vous êtes, tous, mes petits-fils.
Nous contraignîmes le gibier de potence à nous suivre jusque devant le chef.
Là, devant l'assemblée des notables, devant toute la communauté réunie, le  sénile délinquant s'accapara le rôle du plaignant.
- Chef, ces enfants m'accusent de vol. Ils prétendent que j'ai dérobé un bœuf, qui se trouverait caché dans ce chapeau. Moi! Malgré ma barbe, malgré mes trente petits-fils! Ils m'ont conspué comme un voyou surpris en plein marché!
Il se tut brutalement, se retourna vers l'assistance, les bras légèrement écartés du corps, les mains ouvertes, la poitrine offerte. Et tout son corps tressaillait de spasmes. Un martyr à l'agonie.
Dans l'assistance, on levait les bras au ciel. On se couvrait la bouche des deux mains. On ouvrait grandement les yeux. On regardait le vieillard éhonté avec compassion. On nous montrait avec horreur. Et on pointait des index apitoyés sur nos parents. Et nos parents baissaient leurs yeux embués de honte. Le voleur de bétail n'avait pas fini. Il se mit à genoux, face au chef, puis se découvrit.
- Ô chef! Je remets, entre tes respectables mains, mon chapeau et mon honneur. Examine ce couvre-chef avec tes yeux de chef, avec tes yeux de sage! Regarde, toi sur qui repose la paix de ce village! Et dis-nous si mon chapeau contient ne serait-ce qu'un œuf!
Tout le monde se mit à parler fort. On pria le chef de ne pas accepter le chapeau. On supplia le vieillard de couvrir sa tête. On exigea les excuses de nos parents. On présenta des excuses en notre nom. On nous accusa de folie furieuse. Nous, nous étions sûrs de notre fait.
- Ce n'est pas un mensonge! Regardez dans son chapeau!
- Monstrueux menteurs, taisez-vous!
- Nous l'avons vu ! Regardez donc dans son chapeau!
- Taisez - vous! Effrontés, mal nés, mal éduqués, mauvaise graines!
Les gens se mirent à crier, à nous insulter, à nous menacer de gifles, de coups de chicotte, des coups de pied dans le derrière, de malédictions.
Soudain le chef se leva de son siège. Le silence revint.
Alors seulement le chef prit le chapeau des mains du puissant délinquant. Le chef examina longuement le chapeau. Puis il releva la tête pour se figer dans une parfaite immobilité. Nous étions suspendus à ses lèvres, au moindre de ses gestes. Son visage était impassible. Son regard enveloppait toute l'assistance. Son regard pénétrait chacun. Son regard déchiffrait quelque chose au-delà de mon horizon. Ses yeux portaient loin, très loin devant, très loin derrière. Le chef se racla la gorge. Nous cessâmes de respirer. D'une voix claire et sans appel, le chef décréta que le chapeau était vide.
On nous infligea ce jour-là, une punition dont je garde encore la mémoire.

La flèche


Une trajectoire en flèche. Lorsque qu’Alfred Dogbé décide de faire le grand saut : troquer son métier d’enseignant (qu’il devait, on l’imagine, accomplir avec ferveur), contre celui d’écrivain professionnel, il dispose en guise de carcan d’une petite série de nouvelles : Bon voyage, Don Quichotte (Emile Lansmann, éditeur). Qui font mouche : l’astucieux adapte ses talents de tireur au théâtre. Chaque pièce est une flèche, acérée.
La « short story » est son viatique, son impeccable stratégie. Au Niger, le genre littéraire perd forcément ses attributs maniérés. L’objectif esthétique tient dans la rapidité et netteté avec lesquelles Alfred Dogbé découvre sa cible : une offense à la dignité de la personne, à la citoyenneté. L’ensemble des cibles - nouvelles et pièces – est certainement, du point de vue « documentaire » sur le Niger actuel, plus explicite, et peut-être plus utile, qu’un roman… 
C’est la raison pour laquelle l’idée de rassembler toutes les nouvelles d’Alfred Dogbé, en ajoutant à son premier recueil, celles qui ont été publiées dans quelques autres ouvrages et celles qui sont inédites, apparaît aussi urgente que nécessaire.