vendredi 18 mai 2012

Du 13 au 16 juin : la prochaine édition du Festival Emergences


Inauguration de l'édition 2011 du Festival en présence du Ministre de la culture

A vous, les amis d’Alfred à Niamey, la Compagnie Arène et tous les autres qui préparez la prochaine édition du Festival qu'hier il avait créé (2007), nous – ses amis en France -, nous avons envie de vous dire : « On est ensemble » !
Nous avons bien à l’esprit le défi que représente l’organisation du festival sans lui et l’émotion qui vous accompagne dans cette tâche et sera à son comble durant ces trois jours où vous lui rendrez hommage de toutes les manières possibles.
Comment le mal causé par son absence cèdera sa place à l’énergie, à la consolidation des acquis de six années d’expérience et au passage de relais ?
Depuis la première édition, ce pari, chacun le sait, Alfred en avait éprouvé jusque dans sa chair l’extraordinaire difficulté d’accomplissement et il l’a payé cher.
A ceux qui ne découvrent cet inestimable artiste d’Afrique que par les textes, je dois dire combien il fallait être courageux et opiniâtre pour créer un festival de théâtre à Niamey en ce début de siècle bouché ! Les enjeux ? Rien à voir avec l’idée, paresseuse et plutôt superflue, que nous pouvons nous en faire - nous qui sommes gavés de biens culturels.
Pour la cerner, mieux vaut d’abord considérer la définition qu’il en donnait lui-même sur le site de sa compagnie – Arènes Théâtre.

Extraits :
Le théâtre moderne nigérien est animé par une vingtaine de troupes et compagnies professionnelles ou en voie de l'être. Dans leur grande majorité, ces structures sont réduites à une existence sporadique : l'organisation est embryonnaire, la production rare, la diffusion faible et aléatoire. Dans ces conditions, les créateurs et les compagnies ne peuvent espérer vivre, créer et percevoir les justes rétributions matérielles et morales de leur travail. L'action théâtrale ne peut ni s'inscrire dans la continuité d'un projet artistique cohérent et enraciné, ni avoir la résonance sociale qu'elle est en droit de revendiquer.
Les artistes du Niger n'ont pas l'exclusivité de ces conditions. Dans la plupart des pays d'Afrique, les constats sont les mêmes. Les défis aussi.
Enjeux
La naissance du festival participe de la réflexion et des actions qui sont en cours au sein de la communauté du théâtre professionnel africain pour structurer, en Afrique, des réseaux de diffusion de spectacles de théâtre créés sur place.
L'enjeu, c'est bien sûr d'exister en tant que créateurs au sein de nos sociétés. Il s'agit d'offrir nos œuvres à la sanction du public de chez nous. C'est à ce prix que nous pouvons espérer la reconnaissance du public et la juste rétribution de notre créativité. Il s'agit d'inventer les conditions saines et durables d'une production culturelle qui parlent à nos sociétés et qui y apportent des forces de vie et de progrès.
C'est un énorme défi. Qui n'est pas que d'ordre artistique. Il est politique. Il interpelle d'abord et surtout les artistes eux-mêmes ; leur enseigne la solidarité au-delà des frontières, et les incitent à prendre des initiatives pour mutualiser leurs énergies et pour constituer de véritables forces de propositions dans la cité.

mardi 15 mai 2012

Qu'en est-il selon vous de la responsabilité des écrivains au Niger ?



 J'ai, en arrière-plan, des figures fortes comme Voltaire, Zola, Sartre, Camus qui symbolisent pour moi l'engagement de l'écrivain. Mais Je crois qu'il y a une leçon de modestie que le monde moderne nous impose aujourd'hui. Pour faire bouger la société, une bonne ONG est certainement plus efficace sur le terrain que l'intellectuel dans son bureau ou que l'intervention dans quelques manifestations culturelles. Il ne faut pas oublier que le monde a foncièrement évolué. L'action sociale n'est plus le privilège de quelques intellectuels, aussi imposants soient-ils. Il faut donc plutôt être modeste et ce dire que moi auteur, un autre enseignant, un autre syndicaliste pouvons nous rencontrer pour faire avancer les choses. Mais je pense que l'intellectuel est désacralisé, l'écrivain n'a plus le monopole de la vérité sociale ou économique. Au Niger, comme souvent en Afrique, nous avons une société à deux vitesses : il y a la société moderne, avec ceux qui ont été en contact avec les Blancs et donc "peuvent", et les autres. Ce sont ces premiers qui ont la possibilité de contribuer à l'amélioration des conditions de vie au Niger. Par leur formation, leur ouverture sur le monde, leur capacité de mobiliser un certain nombre de moyens. Mais attention de ne pas retomber dans un certain féodalisme dont nous ne sommes pas complètement sortis. Il y a comme une urgence d'enracinement de l'intellectuel dans sa société. Ça passe aussi par la langue, trouver cette capacité à communiquer avec les gens, connaître leurs problèmes et ça, ce n'est pas gagné je crois.

Propos recueillis par Mathieu Menossi et Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Mars 2006

Dans la vérité du jour


Sous l’éclairage de Tiens bon, Bonkano, Le vote de Larabou et Petit Bou, découvrir les fictions brutales et fulgurantes d’Alfred Dogbé : une claque, une électrisante leçon de littérature, une manière juste et précise de se connecter au réel africain, nigérien.
Cette nouvelle, publiée sur le magazine électronique de l'écrivain Thierry Marignac - Antifixion -, complètera judicieusement cet entre aperçu de l'art d'Alfred Dogbé : l’ironie acérée  avec laquelle  il nous raconte « les nuit de Niamey ».

Le jour se lève. Les yeux clos, Abou écoute les premiers bruits lointains de l'aube. Tout près de lui, un souffle régulier : sa conquête de la veille. Elle dort. Un beau corps. Une nuit folle ! Abou revoit le film de la soirée.
Abou sort du bureau, la poche gonflée par l'enveloppe de sa paie. Il rentre à pied exactement comme au cours des dix derniers jours du mois pendant lesquels il n'a pu se payer le ticket du bus. Il emprunte la rue des écoles et déambule dans l'animation de la fin de journée. Il s'égare au milieu des courses-poursuites et bagarres d'écoliers. Il contemple les croupes des collégiennes sur les trottoirs. Aux abords du Grand Marché, il est pris dans la frénésie des commerçants et artisans pressés de regagner leurs domiciles.
Abou marche en direction du rond-point des Hôtels. La nuit tombe. Et la rue s'organise pour accueillir les noctambules. Les vendeurs de grillades et les cafés s'installent. Même l'accoutrement des passants change : ni boubous, ni pagnes, mais des blue-jeans exagérément moulants, des jupes extrêmement courtes, et des talons aiguilles tout droit sortis des écrans de polars. Le monde de l'argent facile et des jeux dangereux ouvre ses portes illuminées de néons.
Finalement, ses pas le conduisent dans son bar habituel. Rue des Cinémas. Rares sont les soirées où Abou n'y est pas. Fauché ou pas, il y vient. Il y a toujours quelqu'un pour offrir un pot. Abou aime bien l'ambiance tapageuse du bistrot et ce mélange suffocant de tabac, d'alcool et de sueur. Il se sent vivre dans la musique assourdissante, le tintement du flipper et les bris de verre. Le roucoulement affolant des filles l'excite autant que leurs yeux bavards. Il aime leurs regards profonds et insistants quand elles demandent du feu, désinvoltes et prometteurs quand elles mendient un verre ou un repas. Abou aime observer les clients entrer dans le bistrot d'un pas assuré pour en ressortir titubants.
Il se sent vivre parmi les conciliabules, les coups de gueule, les fanfaronnades, les inévitables rixes, et les vigoureuses interventions du videur.
Quand Abou entre, la salle est déjà pleine. Vendredi de fin de mois. Abou partage la table d'un trio très intéressant. Des gens comme lui, qui les moyens de s'offrir du bon temps. Il offre la première tournée. On se met à parler politique. Le consensus est rapide et chaleureux à propos des chefs qui imposent la médiocrité de leurs vues au peuple. La causerie devient bruyante, vive et osée. Pour un rien on rit jusqu'aux larmes et chacun assèche sa bouteille bien avant de dresser la plate-forme salvatrice qui permettra à chaque travailleur de jouir de la reconnaissance de son travail, de week-end bien arrosés et d'une retraite suffisamment consistante pour ne pas mourir de soif. Pour une tournée payée, on lui en offre six. Pas moins ! Et chaque fois, Abou provoque le rire de ses nouveaux amis avec sa réplique favorite : Il n'y a pas de mal à se faire du bien
Peinture de Sani
Vers minuit, elle apparaît : une jupe immaculée et fendue qui révèle sans dévoiler, un corsage noir qui ne cache rien et une large ceinture rouge sang. Une entrée. Un murmure admiratif domine le vacarme: « Arrivage! arrivage! ». C'est le vocable pour désigner une nouvelle fille. Ici, comme dans tous les autres maquis de la ville, les hommes viennent seuls pour se livrer à la révolution et à la chasse aux filles.
Celle-ci est particulièrement désirable. Elle ne fait aucune difficulté pour s'asseoir à la table d'Abou et de ses compagnons. Elle boit avec eux, taquinant l'un, aguichant l'autre, égarant sa main sous la table pendant que d'autres mains font plus qu'effleurer son corps. Abou surprend plusieurs fois le regard assassin des autres filles du bar, les appels discrets des autres clients.
Au bout d'une heure, elle avoue avoir faim. Quelqu'un commande de la viande. Une montagne de grillades qu'on mange à peine. Un autre trouve la viande mal grillée et exige du poisson frit que l'on trouve trop froid. Un troisième doit convaincre la dame que les langues de bœuf sont plus exquises. La lutte est désormais ouverte. On se présente : qui est chef de service, qui directeur d'école, qui diplomate en congé. Abou ne se présente pas.
- Et toi? Dis-moi ce que tu fais.
- Si ça t'intéresse vraiment, je te le dirai tout à l'heure. Mais buvons et dansons d'abord. Il n'y a pas de mal à se faire du bien, ou bien ?
Il l'a appâtée. Pour bien l'accrocher, il sort de sa poche toute sa paie. Veillant scrupuleusement à mettre en évidence les gros billets, il offre une nouvelle tournée. D'autres suivent car la dame ne semble pas avoir choisi. Les compagnons d'Abou s'évertuent à la séduire en lui racontant leurs déboires : l'un endure une épouse vivant sur une autre planète, l'autre souffre de diriger des fonctionnaires incompétents, le troisième se plaint de ce que ses lumineuses idées politiques ne passent pas en haut lieu. Abou les écoute se vanter de leurs échecs et décrire leurs exils, se contentant de temps à autre d'inviter la dame à danser. La lutte dure, sournoise et rude, tout au long de la gaie et fraternelle causerie.
Qu'a-t-il fait ou dit pour avoir le dessus? En vérité, Abou ne s'en rappelle pas. Il se souvient seulement avoir relevé le défi, triomphé et claqué sa paie... Dire que ces farfelus qui ne savent même pas danser ont osé rivaliser avec lui, Abou! Quelle dérision! Abou revoit leurs yeux exorbités d'envie, leurs sourires de dépit au moment où il les abandonne dans le bar...
Il ne se rappelle même plus du nom de la dame qui dort encore à ses côtés... Une vraie nuit de folie! .... Le loyer, les factures d'électricité et d'eau, la nourrice, les tickets de bus, tout cela attendra la prochaine paie... Que ne ferait-il pas pour se réveiller tous les matins avec ce sentiment de félicité et cette sensation d'être le maître de son destin ? Son corps est encore chaud et languissant, disponible. L'envie lui revient. Il la touche. Elle vient se blottir contre sa poitrine. Abou ouvre les yeux.
Alors, la dame lui apparaît telle qu'elle n'était pas la veille dans la lumière truquée des néons du bar. Il voit dans ses bras une femme sans âge au visage brûlé par les produits de maquillage bon marché. Il voit un corps multicolore : une tête et des bras clairs, le reste noir comme le cul d'une marmite.

mercredi 9 mai 2012

Une suite de Petit Bou



Dans la liasse de nouvelles qu’Alfred m’avait confiée à fin de diffusion, figurait une autre version de « Petit Bou » (précédent « post »). Il y avait ajouté une deuxième partie ou deuxième fin, qui n’en est pas vraiment une, et ressemble plutôt à une des innombrables facettes de son roman en devenir où il imaginait raconter la vie d’une centaine de personnages pris à la glu de l’intrigue. On reconnaîtra dans « L’affaire des tracts » (titre de cette version de la nouvelle), le schéma de la pièce qu’il avait commencé à écrire pour le TGP – « Fête la paix ». Comment de misérables secrets peuvent faire le lit des mensonges dont la société est tissée. Mensonges si nombreux qu’ils finissent par déformer « la réalité » sociale, politique, au point de s’y perdre définitivement. Fatalité nigérienne, africaine, de valeur universelle.
Rappelons-nous qu'un jeune-homme, dans la première partie, a été tabassé à mort par une escouade de policiers menée par l'adjudant Petit Bou.

***
- Je ne dirai plus un mot. Je réclame mon avocat. Vous pouvez me tuer ....
- C'est qui ton avocat?
- Maître Boukar Gorgno.
- Très bien ! on va te le chercher. Nous poursuivrons cette discussion tout à l'heure.
Le commissaire Bouba Méké sort de la cellule. Le professeur Boubacar Karami se prend la tête entre les mains.
La première fois qu'il avait remarqué l'agent de la sécurité d'état devant son domicile, il faillit étouffer d'indignation. Que lui voulait-on au juste? Trois interrogatoires, son domicile, sa clinique de son bureau à la faculté perquisitionnés à plusieurs reprises. Et voilà ce flic planté devant sa villa ! L'homme avait surgi comme une mauvaise herbe dans la ruelle déserte. Il avait installé un étal sur lequel il y a en tout et pour tout cinq paquets de cigarettes et deux sachets de bombons. Il ne vendait absolument rien. Ne faisait même pas semblant... Le faire déguerpir! Faire un scandale! Protester contre cette violation de droit et cette atteinte à sa vie privée! Se plaindre auprès de... Auprès de qui? Complètement ridicule. A Cinibayi, nul ne peut rien contre le commissaire Méké et ses hommes. Absolument rien... Le patron de la division de la sécurité d'état s'est persuadé que lui, professeur Karami, n'était ni plus ni moins que le fameux Dr Nogari, le président de l'organisation clandestine qui diffuse les tracts hostiles au gouvernement...
Au bout d'une semaine il a craqué. Il a envoyé sa famille à l'étranger. Pratiquement sans bagages. Comme des gens qui s'en vont accueillir des voyageurs. Lui-même n'avait pas osé les accompagner à l'aéroport. L'agent qui était planté devant son portail n'y a vu que du feu...
Il les a bien eus !
Seulement, dans l'esprit tordu de ce commissaire Bouba Méké, le départ en exil de sa famille et surtout l'absolue discrétion des préparatifs constituent déjà des aveux… « La preuve irréfutable » de sa culpabilité !
La porte s'ouvre brutalement. Un corps est propulsé sans ménagement dans la cellule. Un homme en pyjama qui se relève difficilement. Ses deux mains sont prises dans des menottes. Professeur reconnaît Me Boukar Gorgno. Son avocat est méconnaissable. L'œil droit fermé, les lèvres boursouflées, ensanglanté de la tête aux pieds. Le commissaire pénètre à son tour dans la cellule à grandes enjambées, remonte les manches de sa chemise.
- Bon le voici, ton avocat. Maintenant tu ferais mieux de ne pas me faire perdre mon temps.
***
- Mon commissaire, il est mort.
L'agent a surgi dans le bureau sans s'annoncer, sans même présenter le salut règlementaire. Sa chemise est tâchée de sang. Ses lèvres tremblent, déformées par la peur. Il est blême comme un revenant et raide comme un bois mort. 
- ... Mon commissaire, il est mort.
- Qui ?
- Le... un...
- Qui ? ... Bon Dieu qui est mort?
Le commissaire Bouba Méké a hurlé. Il s'est mis debout. Ses deux mains posées sur la table tremblent de façon incontrôlée. Son front dégouline de sueur.
- Qui est mort?
- Un des jeunes gens qu'on a pris dans la rafle hier.
Le commissaire se rassoit. Un chapelet de grossièretés s'échappe de ses lèvres. Il montre la porte et hurle:
- Dehors !
Le policier claque les talons, salue et fait un impeccable demi-tour. Le commissaire Bouba Méké s'éponge le front, respire un grand coup puis emboite le pas à l'agent. Il a eu très peur: ces imbéciles auraient pu tuer le professeur Boubacar Karami lui aussi.
Il avait commis l'erreur de négliger l'épouse de ce farfelu d'universitaire. En fait, c'était elle qu'il fallait arrêter, c'était elle le fameux Dr Nogari, c'est à dire le chef du FRAP, l'organisation terroriste clandestine qui distribue les tracts diffamatoires et appelle le peuple à se rebeller contre le pouvoir. Il l'avait laissée s'échapper !
Et pour tout arranger, l'épouse du professeur Karami Boubacar, qui se prend pour Winnie Mandela, est en train d'ameuter l'opinion internationale. Elle multiplie les conférences de presse à travers de toute l'Europe et s'attire la sympathie de plusieurs organisations de défense des droits de l'homme. Les représentations diplomatiques des puissances occidentales ont publié un communiqué conjoint qui n'est pas autre chose qu'un ultimatum adressé au gouvernement de Cinibayi. Alors le gouvernement a promis un procès équitable et public aux personnes arrêtées dans l'affaire des tracts.
Le commissaire Bouba Méké connaît bien l'histoire politique de son pays. Il sait que depuis trente ans le pouvoir en place a survécu en raison de l'extrême passivité, sinon l'indifférence de ses concitoyens, et surtout la grande capacité du régime à se défaire des hommes devenus trop encombrants, trop populaires ou trop impopulaires. On va transformer l'affaire des tracts en procès de la police et de certains de hauts fonctionnaires. Pour calmer la colère populaire et pour faire taire les exigences de l'Extérieur.
Dans la salle des interrogatoires, le commissaire n'a pas un regard pour les  quatre agents silencieux et figés dans un garde-à-vous d'automates. Le commissaire s'agenouille près du corps. Encore un étudiant. Vingt ans tout au plus. Les traces des sévices sont encore fraîches... le troisième cadavre de la semaine. Des cadavres. Rien que des cadavres. Voilà les seuls résultats qu'il obtient : Décès survenu en cours d'interrogatoire. Bientôt le numéro 200...
Le commissaire se relève. Il fusille du regard ses hommes toujours figés dans la même position. Tous les regards le fuient.
- Repos !
Le FRAP n'est qu'une farce, au mieux un bobard de l'imagination fertile de leurs compatriotes, au pire une machination des colonels pour justifier leur refus de lâcher les rênes du pouvoir... Oui, une combine machiavélique dont lui-même a été, six mois durant, la dupe de bonne foi et le bras ensanglanté.
Toutes les pistes suggérées par les attentats conduisent aux portes des casernes de la capitale et au palais. On l'a utilisé. Pour aplanir le terrain dans la perspective de la démocratisation annoncée depuis deux ans. Pour éliminer tous ceux qui pourraient fausser les calculs des stratèges du Parti-Etat. Pour contraindre la communauté internationale à financer le plan décennal de démocratisation des  institutions publiques de Cinibayi.
Et il est trop tard pour faire machine arrière. Ce serait signer son propre arrêt de mort. On ferait semblant de ne pas le croire, ou plutôt de croire que s'il n'obtenait pas de résultats, c'est précisément parce qu'il fait partie du FRAP. D'ailleurs, cela se dit déjà. Dans certains milieux proches du palais, on va jusqu'à soutenir que le commissaire Bouba Méké a engagé son unité dans une logique de répression aveugle dans le seul but de ternir l'image du pouvoir et de saboter son assise.



samedi 5 mai 2012

Petit Bou - Nouvelle inédite d'Alfred Dogbé


« La réalité » – politique - du Niger : un territoire de western que l’occidental ne voit jamais, si ce n’est en des termes de géo-politique stéréotypés. Alfred, qui avait le tempérament d’un journaliste d’investigation gourmand, me la contait avec beaucoup d’amusement. Il aimait à me décrire l’enchevêtrement des jeux de pouvoir sous-jacents qu’incarne le cortège des shérifs, officiels et officieux, se partageant le pays. Il connaissait l’histoire de leur ascension, de leur village comme de leurs alliés et affidés. Montrer la « réalité » par le petit bout de la lorgnette c’était sa manière de tirer le fil de la vérité dans le canevas des apparences, du mi-dire ou, pire, du mutisme passif. Avec ce fil, il cherchait à recomposer l’histoire, à lui rendre sa marque populaire, africaine. Son ambition littéraire était de montrer comment la naïveté politique a des incidences absurdes et violentes sur la vie des citoyens abusés. La nouvelle inédite qui suit, dont il avait utilisé les thèmes en plusieurs variantes, en est une illustration lumineuse.

- Tout le monde par terre... Assis ! J'ai dit : assis ! ... Voilà... La main droite sur la tête... Holà ! Tu comprends français, oui ou non ?... Toi, tu te tais sinon je t'enfonce la matraque dans la gueule ! J'ai dit : la main bien à plat sur la tête, bande de cons...
Tout seul au milieu d'une centaine de personnes des deux sexes, l'adjudant-chef Boukary va et vient. Il se fraie le passage à coups de bottes dans les côtes. Il  ponctue ses rugissements de coups de matraque sur les crânes. Un lion parmi des chèvres.
Les cent quatorze noctambules ont été surpris, bavardant auprès d'une revendeuse de salades, dégustant des grillades de volailles ou sirotant une boisson tranquillement assis sur la terrasse d'une des buvettes du carrefour. Les policiers ont surgi avec leurs fourgons jaune et noir.
- Sécurité d'Etat ! Contrôle d'identité ! Levez-vous et marchez jusqu'au carrefour.
Au milieu du carrefour, l'adjudant-chef Boukary attendait.
L'adjudant-chef Boukary n'avait rien d'une terreur : à peine un mètre cinquante - deux, et même pas quarante - trois kilos. Il n'a jamais réussi à se débarrasser du surnom de Petit Bou. Dix ans plus tôt, il s’était présenté pour entrer dans l’armée nationale. A sa vue, le sergent recruteur s'était mis en colère :
- Non mais, tu te fous de moi ? C'est pas un jardin d'enfant, ici. Dégage, gringalet !
Mais c’était sans compter avec la vigoureuse intervention d'un ami de son père, ancien combattant de la coloniale.
Depuis, Petit Bou n'a pas beaucoup gagné en poids ni en taille. Mais il a pris du galon et il est devenu un grand spécialiste des rafles en milieu urbain : toute l'opération a duré neuf minutes trente-trois secondes. Maintenant, il ne reste plus que le ramassage.
Petit Bou promène lentement un regard satisfait sur les vers de terre qui rampent autour de lui. Des larves qui s'aplatissent et rentrent un peu plus sous terre dès que ses yeux de braise se posent sur eux. Petit Bou plane dans la jouissance de son pouvoir et de son efficacité. Ses hommes sont désormais à la hauteur, et sa méthode est rodée à cent pour cent. 
Sa méthode consiste à disposer ses hommes en deux cercles. Ce qui fait que la zone est bouclée à double tour bien longtemps avant que la rafle proprement ne se déclenche. Toute tentative de fuite est vouée à l'échec. Petit Bou en est convaincu parce que jusqu’à maintenant personne n’a jamais essayé de s’échapper…
L'adjudant-chef Boukary s'est senti soulevé de terre. Ses jambes se sont dérobées sous lui. Il n'a pas crié car il a aussitôt réalisé que quelqu'un s'est fermement saisi de lui et l'a violemment projeté en l'air ; exactement comme faisaient ses camarades du contingent lors des séances de close-combat. Il s'est nettement vu battant des mains au-dessus des gens. Il a vu sa matraque voltiger plus haut que lui. Mais le reste ne s'est pas passé comme à l'époque où il était le souffre-douleur de la compagnie. Dans l'étourdissement de sa chute, il n'entend personne rire. Il ne voit aucun gaillard se pencher au-dessus de son corps pour lui dire : « Debout, Petit Bou !. »
Il a atterri sur les têtes des gens qui l'ont tour à tour repoussé. La seconde d'après, Petit Bou a disparu sous la foule assise. Le nez dans la poussière, les oreilles résonnant des coups de sifflet de ses hommes, Petit Bou essaye de s'extraire de cette masse inerte, mais chaque fois qu'il tente de se relever, des gens plus grands et plus forts le plaquent au sol. Finalement, il rugit :
- C'est moi ! Celui qui me touche encore, je baise sa mère!
Trois de ses hommes arrivent à la rescousse. A coups de matraque, ils font le vide autour de Petit Bou. Il se relève le visage plein de sable sans matraque ni  casquette. Pendant qu'il met de l'ordre dans sa tenue, un sergent se présente au rapport :
- Tentative d'évasion. L'intéressé est un agitateur du FRAP. Il a abandonné dans sa fuite cette enveloppe contenant des tracts. Il n'ira pas loin.
- Très bien, ramenez - le moi, j'ai deux mots à lui dire.
Un frémissement discret parcourt la foule assise : Ainsi donc ils existent vraiment; les hommes du FRAP ! Ces jeunes héros qui bravent la répression sauvage, et se battent dans l'ombre pour chasser les tyrans ! Pourvu qu'il leur échappe ! Qu'il se fonde dans la nuit pour continuer le combat !
Le fuyard avait espéré que les autres le suivraient. Les autres sont restés sagement assis. Il a couru tout seul dans les rues et ruelles, visible à cent mètres. Une tache sur un mur blanc. Evidemment, il n'a pas couru bien loin. On le ramène sous une pluie de coups, menottes aux poings. Coups  de poings, coups de bottes, coups de crosse. Il s'effondre. On le relève. On le bourre de coups. Il s'écroule de nouveau, mais cette fois-ci se relève de lui-même. Pendant un court moment, on le voit qui titube, qui marche sur l'adjudant-chef. Son pas est faible mais si résolu que les coups sont suspendus. Même les respirations sont suspendues. Il fait un pas, un second puis jette un regard circulaire et crie :
- Esclaves, fils d'esclaves !
Alors s'effondre. Et ne bouge plus. Personne ne sait vraiment s'il a parlé des policiers ou des autres. Mais dans cette foule assise et prostrée, tous les cœurs se sont sentis défaillir, et toutes les  têtes se sont un peu plus baissées.

jeudi 3 mai 2012

Niger & littérature


Afrique amère, peinture de Sani, 2009


J’ai la prétention d’être le seul auteur professionnel du Niger, c’est à dire quelqu’un qui tente de vivre de sa plume. La littérature nigérienne, ainsi que les autres activités artistiques, sont pratiquées par des personnes qui ont un autre métier en parallèle. J’ai été professeur de français jusqu’en 1998, et j’ai décidé d’arrêter pour me consacrer à l’écriture et diriger une compagnie de théâtre. On ne construit pas un pays sans diffuser des valeurs auxquelles tout le monde adhère. Les récents événements politiques qui ont eu lieu au Niger, à savoir un président démocratiquement élu deux fois qui décide de s’éterniser, ont été rendus possibles parce que, à un moment donné, on a réussi à faire admettre qu’un voleur pouvait se pavaner dans la rue sans raser les murs, qu’on pouvait tricher sur la place publique et s’en vanter. Si déjà la littérature permettait au Niger de laisser circuler ces valeurs sans lesquelles on ne peut avoir de société (sinon un vrai western où prévaut la loi du plus fort), on ferait un grand pas en avant. Le Niger n’est connu à l’extérieur de ses frontières que par ses sécheresses récurrentes et son coup d’état de vingt sept minutes, le plus rapide du monde. Pourtant, c’est un pays qui a des choses à dire, à partager avec le monde.

Extrait des réponses données par Alfred Dogbé au questionnaire adressé à 30 auteurs africains à l’occasion de la célébration du cinquantenaire des indépendances (Indépendance cha cha, éditions Magellan & cie, 2010).

mercredi 2 mai 2012

Le vote de Larabou - Nouvelle inédite


Saisir la force narrative d’Alfred Dogbé en « deux, trois mouvements » : Tiens, bon Bonkano ! et cette nouvelle - inédite. Le troisième mouvement, tout aussi implacable, c’est de toucher tout de suite le fond : la réalité sans le fard des discours – ici et là-bas. Propos acerbe autant que blessé sur la démocratie appliquée à l’Afrique.
Quand Larabou parvint dans la cour de l'école primaire N°1, ses appréhensions se dissipèrent. Les électeurs de son quartier, disposés en deux files, échangeaient nouvelles et plaisanteries en attendant leur tour. Douze gendarmes en tenue de combat observaient le scrutin avec une vigilance extrême. La campagne pour les élections municipales avait été émaillée d'incidents graves et brutaux. Larabou sortait de l'hôpital: fracture de la jambe droite. Trois semaines d'immobilisation parce que les militants du camp adverse avaient essayé de saper le meeting de son cousin Djigal. Depuis, les autorités, par la voix du ministre de la loi et de l’ordre, avaient prévenu :
- Aucun désordre ne sera toléré le jour du vote.
Larabou rejoignit le rang des hommes. Un jeune homme, manifestement ivre, vint se placer derrière lui et se mit à hurler le nom de son candidat :
- Quiconque ne vote pas pour Kalangou est un âne!
Larabou se demandait encore s'il devait répliquer à l'insolent ou simplement le gifler quand deux gendarmes vinrent se saisir du provocateur. Ils l'enfermèrent dans leur fourgon. Larabou vit cela. Il devint tout à fait rassuré et confiant. Tant que le vote ne serait pas perturbé, tant que les électeurs pourraient librement choisir, son cousin Djigal l'emporterait. Forcément! Kalangou, l'autre candidat,  n'était pas un vrai fils de la commune.
Vint le tour de Larabou. Il présenta sa carte d'électeur et sa carte d'identité nationale. Le premier membre du bureau examina les documents, parcourut la liste électorale, puis se tourna vers son collègue:
- Vérifie-moi ça, s’il te plaît !
Le second membre du bureau s'exécuta puis se référa à un troisième; ainsi de suite jusqu'au septième:
- Vous n'êtes pas inscrit dans ce bureau.
- Ce n'est pas possible! J'habite en face.
- Oh! Allez donc voir dans les bureaux voisins.
Les autres électeurs s'impatientaient bruyamment derrière Larabou. Deux gendarmes s'approchèrent. Larabou n'insista pas. Le bureau de vote suivant n'était qu'à quelques pas. Larabou se dit qu'il n’aurait pas perdu une heure s’il avait suivi les recommandations de son cousin Djigal :
- Vérifiez personnellement si votre nom figure sur la liste. Faites-le bien avant le jour du scrutin! Ce petit effort vous fera gagner du temps le jour du vote. Et puis vous compliquerez ainsi la tâche aux voleurs d’urnes !
Au bureau de vote suivant, Larabou attendit encore une heure. Son nom ne figurait pas sur la liste. Les membres du bureau de vote respectaient strictement les directives. Les autres électeurs regardaient Larabou comme un animal étrange. Et les gendarmes manifestaient la même fermeté dans leur mutisme féroce. Larabou n’insista pas. Il traîna ainsi sa jambe droite de bureau de vote en bureau de vote. Chaque fois, il attendait patiemment son tour, puis on lui demandait de s'adresser ailleurs. Chaque fois il s'éloignait dès que les gendarmes commençaient à s'énerver.
En quittant le dixième bureau, il fut tenté d'abandonner la partie.
Il avait battu campagne. Il s'était battu. Sa jambe droite était encore prise dans le plâtre. Tout cela pour rien? Lors du meeting, son cousin Djigal avait mis à nu les ruses frauduleuses de l'adversaire: on cherchait à le décourager, pour attribuer son suffrage à un autre! Mais lui, Larabou, jamais il ne renoncerait à son droit de vote! Ce serait trahir le combat du cousin Djigal! Ce serait souiller la mémoire des martyrs de la démocratie. Non! Il ne sortirait pas du onzième bureau sans avoir voté !
Son tour vint.
- Allez voir ailleurs!
- Je suis passé partout ailleurs.
- Vous ne pouvez pas voter ici.
- Je vais voter !
- Monsieur, sortez du rang ou j'appelle les gendarmes!
- Je voterai ici !
Deux gendarmes prirent Larabou par les épaules. Larabou s'arc-bouta à la table, à la porte, à tout ce qui donnait prise. Le président du bureau et ses assesseurs s'enfuirent. Les douze gendarmes ne parvinrent pas à maîtriser l'électeur en colère. Quatre fourgons appelés en renfort surgirent. Quarante-huit gendarmes se déployèrent pour encercler le révolté. La mêlée ruait de la salle à la cour, elle refluait de la cour à la salle. Le rebelle avait des menottes autour de ses bras, de ses jambes, de son cou. Mais il criait toujours :
- Je voterai !
L'officier fourra son béret dans la bouche de Larabou qui l'avala, déglutit puis hurla de plus belle :
- Je suis un citoyen !
Le phénomène se défit des neuf menottes et fonça vers la table du bureau de vote en traînant douze soldats agrippés à ses bras, à ses jambes, à tout son corps. Et il rugit :
- C'est mon droit!
Larabou prit les bulletins comme l'avait prescrit le cousin Djigal :
- Un de chaque !
Puis il pénétra dans l'isoloir en traînant l'escouade. Au même moment, l'officier hurla la dernière sommation. Les gendarmes s'écartèrent de la cible. L'officier était un tireur d'élite couvert de décorations. La balle traversa l'isoloir de part en part. Larabou ressortit de l’isoloir. Il tanguait comme une pirogue éventrée. En direction de l’urne. Les gendarmes battirent en retraite. L’officier tireur d'élite médaillé interpellait son pistolet du regard pendant que Larabou glissait l’enveloppe dans la caisse cadenassée.
- J'ai voté !
L’officier leva la tête. Il vit Larabou qui souriait. Et ses dents étaient rouges. Le citoyen s'empara de la liste électorale, y inscrivit son nom, émargea en face, puis s'écroula. Raide mort.